Reading at C2: Lire entre les lignes
TCF and TEF Canada · Compréhension écrite · Level C2 · practice set 1 · about 10 minutes
Lisez chaque document, puis répondez aux questions. Les questions portent sur le sens implicite, le ton et la démarche des auteurs.
Document 1
Extrait de roman
La maison du rang
La clé tourna sans résistance, comme si la maison l'avait attendue. Claire resta un moment sur le seuil, son sac à la main, sans oser franchir la ligne invisible qui sépare le dehors, où l'on est encore une visiteuse, du dedans, où l'on redevient malgré soi l'enfant de quelqu'un.
Rien n'avait bougé. Le calendrier de la quincaillerie, toujours ouvert au mois de mars, annonçait des soldes sur les pelles à neige. La tasse de son père attendait sur l'égouttoir, à l'envers, comme il la posait chaque soir avant de monter se coucher. Elle pensa qu'il faudrait la ranger, puis qu'il faudrait la donner, puis qu'il faudrait peut-être la garder ; et, faute de pouvoir choisir, elle n'y toucha pas.
On lui avait dit, au salon funéraire, que le plus dur serait de vider la maison. Elle avait hoché la tête, poliment, comme on accepte un conseil dont on n'a que faire. Elle comprenait à présent que ces gens s'étaient trompés, ou plutôt qu'ils avaient parlé d'autre chose. Vider la maison ne serait qu'une affaire de cartons et de journées. Le plus dur, c'était ce silence-là, qui n'était pas celui d'une maison vide, mais celui d'une maison qui écoute.
Elle fit lentement le tour des pièces sans allumer. Dans le salon, le fauteuil gardait la forme d'un corps plus lourd que le sien ; sur la table de chevet, des lunettes repliées marquaient une page qu'il ne finirait pas. Elle ne s'attarda nulle part. Il lui semblait que regarder trop longtemps ces objets serait leur demander quelque chose qu'ils ne pouvaient plus lui donner.
Dehors, le vent poussait la neige contre la galerie. Son père aurait déjà enfilé ses bottes, pesté contre le déneigeur qui passait toujours trop tard, pris la pelle appuyée contre le mur du hangar. Claire regarda la pelle par la fenêtre. Elle ne savait pas encore si elle resterait jusqu'au printemps. Mais elle savait, avec une certitude qui la surprit, qu'elle irait déneiger la galerie avant la nuit.
Elle posa enfin son sac sur la chaise de la cuisine, celle qui boitait, et retira son manteau.
Document 2
Critique littéraire
« Les eaux basses », ou l'art de se retenir
Cahier des livres
Il faut une certaine audace, à l'époque des intrigues haletantes et des rebondissements toutes les dix pages, pour publier un roman où il ne se passe presque rien. C'est le pari d'Odile Ferland-Ruest dans Les eaux basses, qui suit, le temps d'un été, une vieille femme et son petit-fils dans un village de pêcheurs de la Côte-Nord. Pas de crime, pas de secret de famille spectaculaire, pas même de véritable conflit : des marées, des repas, des silences.
Ce dépouillement est d'abord une réussite. L'écriture de Ferland-Ruest, d'une précision presque botanique, sait rendre la texture d'une matinée de brume ou la gêne d'un adolescent qui ne trouve pas ses mots. Certaines pages, comme celle où la grand-mère apprend à l'enfant à lire le ciel avant une tempête, comptent parmi les plus belles qu'on ait lues cette année. Le lecteur pressé s'impatientera peut-être ; celui qui accepte le rythme du livre découvrira que l'attente elle-même finit par devenir un événement.
On regrettera pourtant que la romancière ne fasse pas davantage confiance à son lecteur. Comme si elle craignait que ses silences ne soient pas compris, elle les commente : un narrateur intervient régulièrement pour expliquer ce que le geste d'un personnage « voulait dire au fond ». Ces passages, heureusement brefs, alourdissent un texte qui gagnait à rester allusif. Lorsque la grand-mère, au milieu du livre, pose sans un mot sa main sur l'épaule du garçon, la scène se suffit à elle-même ; nul besoin de trois lignes pour nous apprendre qu'elle lui pardonne. Le dernier chapitre, en particulier, résume avec application ce que les deux cents pages précédentes avaient su suggérer bien mieux.
Ces réserves n'enlèvent rien à la singularité du livre. Les eaux basses n'est pas un roman parfait ; c'est un roman qui ose la lenteur dans une époque qui ne la tolère plus guère, et qui, pour l'essentiel, la rend précieuse. On attend avec curiosité ce qu'écrira Ferland-Ruest lorsqu'elle aura tout à fait cessé de s'excuser d'être discrète.
Document 3
Essai critique
Le folklore en vitrine
Chaque été, des villages qui peinent à retenir leurs jeunes le reste de l'année se transforment en scènes à ciel ouvert. On y ressort les costumes d'époque, on y fume du poisson selon les méthodes « d'autrefois », on y chante devant des visiteurs ravis des complaintes que plus personne ne fredonnait à la maison depuis deux générations. Il est facile, et un peu paresseux, d'ironiser sur ces mises en scène.
La critique la plus courante leur reproche leur manque d'authenticité : le patrimoine, figé pour plaire aux touristes, deviendrait une marchandise, un décor dont les habitants seraient les figurants. L'objection n'est pas sans fondement. Il arrive que l'on simplifie l'histoire jusqu'à la caricature, que l'on gomme la pauvreté, l'exil ou les conflits pour ne garder que le pittoresque. On a vu des festivals célébrer la résilience des ancêtres sans jamais nommer ce qui les avait obligés à être résilients.
Mais cette critique repose sur un présupposé discutable : celui d'une authenticité originelle, pure, que la mise en vitrine viendrait corrompre. Or, aucune tradition n'a jamais été transmise intacte. Les chansons que l'on présente aujourd'hui comme ancestrales ont souvent été recueillies, corrigées, harmonisées par des folkloristes du siècle dernier, qui avaient eux-mêmes leurs intentions. La tradition a toujours été une reconstruction ; la différence tient moins au fait de reconstruire qu'à la manière de le faire, et à ceux qui en décident.
Là se trouve, me semble-t-il, la vraie question. Quand ce sont les communautés elles-mêmes qui choisissent ce qu'elles montrent, et qui tirent profit de ce qu'elles montrent, la vitrine peut devenir un lieu de transmission : des adolescents apprennent un chant pour le festival, puis le chantent ailleurs. Quand elles n'en sont que les figurants, au service d'un récit conçu par d'autres, le soupçon de mascarade redevient légitime.
Le folklore en vitrine n'est donc, par nature, ni une trahison ni un sauvetage. Il est ce qu'en font ceux qui le tiennent entre leurs mains.